Grammaire / C1 : Avancé / Le subjonctif plus-que-parfait

C1Avancé

Le subjonctif plus-que-parfait

Emploi dans les hypothèses et regrets au style soutenu.

1. Prolongement du cours précédent

Dans le cours précédent sur le subjonctif imparfait, le subjonctif plus-que-parfait a été présenté comme une forme composée et comme un équivalent littéraire du conditionnel passé. Ce cours approfondit son emploi : il examine les différents contextes dans lesquels ce temps apparaît, en insistant sur les deux usages les plus importants pour la compréhension écrite au niveau C1 : exprimer le regret et les souhaits non réalisés, et remplacer le conditionnel passé dans certaines constructions hypothétiques.

Rappel de formation :
subjonctif imparfait de avoir ou être + participe passé

avoir : eusse, eusses, eût, eussions, eussiez, eussent
être : fusse, fusses, fût, fussions, fussiez, fussent

Exemples : qu'il eût fait ; qu'elle fût venue ; qu'ils eussent compris

2. Emploi 1 : après un verbe principal au passé (concordance stricte des temps)

Comme indiqué dans le cours précédent, dans la concordance classique stricte des temps, le subjonctif plus-que-parfait remplaçait le subjonctif passé lorsque le verbe principal était à un temps du passé et que l’action de la subordonnée était antérieure à l’action principale.

RegistreExempleÉquivalent moderne
Français moderne (subj. passé)Il était surpris qu'elle soit partie si tôt.Il était surpris qu’elle soit partie si tôt.
Formel / littéraireIl était surpris qu'elle fût partie si tôt.Il était surpris qu’elle soit partie si tôt.
Français moderne (subj. passé)Je doutais qu'il ait dit la vérité.Je doutais qu’il ait dit la vérité.
Formel / littéraireJe doutais qu'il eût dit la vérité.Je doutais qu’il ait dit la vérité.

Cet emploi concerne surtout la compréhension écrite. En français moderne, le subjonctif passé remplit cette fonction d’antériorité ; le subjonctif plus-que-parfait se rencontre donc essentiellement dans les textes littéraires ou anciens et n’est pas attendu en production.

3. Emploi 2 : exprimer le regret et les souhaits non réalisés

C’est l’un des emplois les plus expressifs du subjonctif plus-que-parfait. Il apparaît dans des tournures figées qui expriment ce que le locuteur aurait souhaité voir se produire ou ce qu’il regrette de ne pas avoir vu se réaliser. Ces constructions sont formelles ou littéraires, mais elles permettent de concentrer des nuances affectives que le français moderne exprime généralement par des tournures plus courantes.

Plût au ciel que / Plût à Dieu que + subjonctif plus-que-parfait

Il s’agit d’une expression solennelle ou littéraire du regret à propos d’un événement qui ne s’est pas produit dans le passé. Elle est toujours suivie du subjonctif plus-que-parfait.

Plût au ciel qu'il eût suivi mon conseil !
(Formule littéraire exprimant le regret qu’il n’ait pas suivi mon conseil.)

Plût à Dieu qu'elle fût restée !
(Formule littéraire exprimant le regret qu’elle ne soit pas restée.)

Que + subjonctif plus-que-parfait (regret exclamatif)

Cette structure exclamative exprime un souhait intense à propos d’une situation passée. Le subjonctif plus-que-parfait souligne le caractère irréversible de ce qui ne s’est pas produit.

Qu'il eût été plus prudent !
(Si seulement il avait été plus prudent !)

Qu'elle eût pu me voir en ce moment !
(Si seulement elle avait pu me voir à ce moment-là !)

Si + subjonctif plus-que-parfait (conditionnel littéraire)

Dans le français formel et littéraire, la proposition introduite par si d’une hypothèse irréelle dans le passé peut employer le subjonctif plus-que-parfait à la place du plus-que-parfait de l’indicatif standard. Cet usage est strictement littéraire et n’appartient pas au français écrit moderne courant.

Français standard :
Si tu avais su, tu aurais agi différemment.

Français littéraire :
Si tu eusses su, tu aurais agi différemment.
(En français moderne : « Si tu avais su, tu aurais agi différemment. »)
Cet emploi est à reconnaître, mais pas à produire. Employer le subjonctif plus-que-parfait dans une proposition en si en français moderne (même dans une dissertation formelle) paraîtrait affecté. Le plus-que-parfait de l’indicatif standard (si tu avais su) est toujours correct et doit être privilégié.

4. Emploi 3 : remplacer le conditionnel passé (le conditionnel littéraire)

C’est l’emploi le plus caractéristique et le plus fréquemment rencontré au niveau C1. Dans les registres formels et littéraires, le subjonctif plus-que-parfait peut remplacer le conditionnel passé dans la proposition exprimant la conséquence d’une phrase hypothétique, ou dans une phrase autonome exprimant ce qui aurait pu ou dû se produire.

Français standard

La conséquence se met au conditionnel passé.

Si j'avais su, j'aurais agi autrement.
(Si j’avais su, j’aurais agi différemment.)

Français littéraire

La conséquence se met au subjonctif plus-que-parfait.

Si j'avais su, j'eusse agi autrement.
(Si j’avais su, j’aurais agi différemment.)

Emploi littéraire autonome

Pas de proposition en si : la forme exprime seule l’irréel du passé.

Il eût voulu partir plus tôt.
(En français moderne : « Il aurait voulu partir plus tôt. »)

Autres exemples de prose littéraire

Sans son intervention, la situation eût été catastrophique.
(Sans son intervention, la situation aurait été catastrophique.)

Elle eût aimé connaître la vérité avant de mourir.
(Elle aurait aimé connaître la vérité avant de mourir.)

Jamais il n'eût accepté une telle humiliation.
(Jamais il n’aurait accepté une telle humiliation.)

Qui eût cru que les événements prendraient une telle tournure ?
(Qui aurait cru que les événements prendraient une telle tournure ?)
Repère de reconnaissance : lorsque vous rencontrez eût, eusses, eussent, fût, fusses, fussent + participe passé dans une proposition de conséquence (après si + plus-que-parfait) ou dans une phrase autonome sans déclencheur en que à proximité, la forme fonctionne comme un conditionnel passé littéraire. Demandez-vous si elle pourrait être remplacée par un conditionnel passé moderne. Si oui, vous lisez un subjonctif plus-que-parfait employé avec une valeur de conditionnel passé.

5. Le regret sans condition : expressions autonomes

Certains des emplois les plus expressifs du subjonctif plus-que-parfait en français littéraire apparaissent dans des phrases autonomes (sans construction conditionnelle et sans déclencheur en que) qui expriment le regret, la nostalgie ou le désir d’un passé qui aurait pu être différent. Ces tournures sont particulièrement caractéristiques de la prose classique et du XIXe siècle.

Il eût aimé la voir une dernière fois.
(Il aurait aimé la voir une dernière fois.)

Elle eût voulu lui dire tout ce qu'elle ressentait.
(Elle aurait voulu lui dire tout ce qu’elle ressentait.)

Qui n'eût pas été ému par ce spectacle ?
(Qui n’aurait pas été ému par ce spectacle ?)

Il eût mieux valu se taire.
(Il aurait mieux valu se taire.)

Ces formes donnent au texte une tonalité de nostalgie résignée : elles tournent le regard vers ce qui aurait pu ou dû être. En français moderne, on les rendrait par aurait voulu, aurait aimé, aurait mieux valu, mais les formes littéraires concentrent davantage la charge émotionnelle.

6. Le double subjonctif plus-que-parfait

Dans le français très formel ou classique, la proposition en si et la proposition de conséquence peuvent toutes deux employer le subjonctif plus-que-parfait : on parle parfois de « double subjonctif plus-que-parfait ».

Français standard :
Si tu avais écouté, tu n'aurais pas souffert.

Littéraire / classique :
Si tu eusses écouté, tu n'eusses pas souffert.
(En français moderne : « Si tu avais écouté, tu n’aurais pas souffert. »)

S'il eût été là, rien de cela ne fût arrivé.
(En français moderne : « S’il avait été là, rien de cela ne serait arrivé. »)
Où rencontre-t-on cette construction ? Chez Corneille, Racine et La Fontaine (XVIIe siècle), puis chez Chateaubriand, Stendhal et Balzac (début du XIXe siècle). Chez Flaubert et Zola (fin du XIXe siècle), elle commence à être remplacée par une construction mixte : subjonctif plus-que-parfait dans la conséquence et plus-que-parfait de l’indicatif standard dans la proposition en si.

7. Tableau comparatif : formes standard et littéraires

FonctionFrançais moderne standardFrançais formel / littéraire
Action antérieure après un verbe principal au passé (déclencheur du subjonctif)Il doutait qu'elle ait compris.Il doutait qu'elle eût compris.
Proposition de conséquence dans une hypothèse irréelle du passéIl aurait voulu partir.Il eût voulu partir.
Proposition en si dans une hypothèse irréelle du passéSi elle avait su...Si elle eût su... [rare]
Regret / souhait non réaliséIl aurait aimé la voir.Il eût aimé la voir.
Souhait solennel portant sur le passéSi seulement il avait suivi mon conseil !Plût au ciel qu'il eût suivi mon conseil !
Question rhétorique portant sur un irréel du passéQui aurait cru cela possible ?Qui eût cru cela possible ?

8. Stratégie de lecture pour les textes de niveau C1

Lorsque vous rencontrez un subjonctif plus-que-parfait dans un texte littéraire, appliquez cette méthode en trois étapes :

  1. Identifier la forme : y a-t-il eût / fût / eussent / fussent + participe passé ? Si oui, il s’agit d’un subjonctif plus-que-parfait.
  2. Observer le contexte : la forme se trouve-t-elle dans une proposition en que dépendant d’un déclencheur du subjonctif ? → emploi de concordance des temps. Se trouve-t-elle dans une proposition de conséquence (après si + plus-que-parfait) ou dans une phrase autonome ? → valeur de conditionnel passé littéraire.
  3. Interpréter en conséquence : concordance des temps → comprendre comme un subjonctif passé moderne ; conditionnel littéraire → comprendre comme un conditionnel passé.
Exemple étape par étape :

Texte : Sans ce hasard heureux, il n'eût jamais rencontré celle qui allait changer sa vie.

Étape 1 : eût rencontré = subjonctif plus-que-parfait de rencontrer ✓
Étape 2 : Pas de déclencheur en que ; phrase autonome introduite par sans → valeur de conditionnel passé littéraire ✓
Étape 3 : interpréter comme un conditionnel passé : « Sans cet heureux hasard, il n’aurait jamais rencontré celle qui allait changer sa vie. » ✓

9. Registre et fréquence

ContexteSubjonctif plus-que-parfait employé ?Remarques
Conversation couranteJamaisÀ éviter absolument : effet archaïque, voire comique
Écrit moderne standardJamaisLe conditionnel passé est toujours préféré
Dissertations formelles / DALF C1Non attendu en productionÀ reconnaître seulement
Journalisme formel contemporainTrès rarementOccasionnellement dans la conséquence pour produire un effet stylistique
Littérature du XIXe siècleRégulièrementCompétence importante de compréhension écrite au niveau C1
Littérature classique (XVIIe-XVIIIe siècles)SystématiquementDans la proposition en si comme dans la conséquence

Résumé du cours

  • Formation : subjonctif imparfait de avoir (eût) ou de être (fût) + participe passé.
  • Emploi 1 : concordance des temps : remplace le subjonctif passé après un verbe principal au passé dans le français formel ou littéraire. Équivalent moderne : subjonctif passé.
  • Emploi 2 (regret et souhait non réalisé) : structures telles que plût au ciel que + subjonctif plus-que-parfait ; que + subjonctif plus-que-parfait exclamatif ; si + subjonctif plus-que-parfait littéraire (à reconnaître seulement).
  • Emploi 3 : conditionnel passé littéraire : remplace le conditionnel passé dans les propositions de conséquence ou les phrases autonomes. Il eût voulu = il aurait voulu. C’est l’emploi le plus fréquent à rencontrer en lecture au niveau C1.
  • Les phrases autonomes au subjonctif plus-que-parfait expriment avec force le regret et le désir d’un passé différent : il eût aimé, elle eût voulu, qui eût cru...
  • Le double subjonctif plus-que-parfait (dans la proposition en si et dans la conséquence) se rencontre dans les textes des XVIIe et XVIIIe siècles ; la littérature plus tardive le mélange souvent avec le plus-que-parfait standard dans la proposition en si.
  • Stratégie de lecture : identifier la forme → observer le contexte (déclencheur ou emploi autonome) → comprendre comme un subjonctif passé moderne (concordance des temps) ou comme un conditionnel passé (conditionnel littéraire).
  • Au niveau C1, ce temps relève de la compréhension et de la reconnaissance, et non d’un objectif de production. Dans l’écrit moderne, le conditionnel passé est toujours correct.

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